Le gouvernement polonais en exil de Varsovie à Londres

Par Alain Benoist – Administrateur de l’association du Mémorial des bunkers de Pignerolle

Les relations franco-polonaises sont fort anciennes et la Pologne est un des rares pays d’Europe continentale, avec lequel la France n’a jamais été en guerre. De plus, notamment depuis la période napoléonienne, les Polonais sont francophiles.

Léon Noël, ambassadeur de France à Varsovie, voulant faire entrer son action dans l’histoire, demande à la France, avec le gouvernement polonais, si elle était prête à lui donner asile dans les mêmes conditions que celles dont le gouvernement belge a bénéficié d’octobre 1914 à novembre 1918 à Sainte-Adresse, cité balnéaire mitoyenne du Havre. Le « Nice » Havrais était devenu, à cette époque, le siège de l’administration belge.

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Les Polonais en exil au château de Pignerolle

Ainsi, le 5 octobre 1939, le gouvernement polonais s’installe à Paris. Cependant, un mois plus tard, sur les conseils de Léon Noël, il décide de le déménager à trois-cent kilomètres à l’ouest de Paris, à Saint-Barthélemy-d’Anjou dans le parc de Pignerolle et dans les châteaux proches.

Léon Noël connait les liens historiques entre le Pologne et l’Anjou, ce qui a influencé son choix pour cette région :

  • La reine Hedwige 1er de Pologne (1384-1399), membre de la Maison Anjou-Sicile, a onze ans lors de son couronnement le 16 octobre 1384 à Cracovie. Outre ses nombreuses initiatives, elle popularise le culte de la célèbre icône de la Vierge noire de Jasna Gora.
  • Deux siècles plus tard, le Duc d’Anjou, futur Henri III est choisi par la Diète de Varsovie roi de Pologne et Grand-duc de Lituanie sous le nom de d’Henryk Walezy (Henri de Valois) pour succéder au roi Sigismond-Auguste mort sans héritier mâle en 1572.

A cette époque, la monarchie polonaise a la particularité de faire élire ses rois par l’ensemble des membres de la noblesse du pays. Les princes étrangers peuvent aussi postuler et donc le Duc d’Anjou est élu le 9 mai 1573.

Mais abrégeant son règne secrètement, il quitte la Pologne et prend la suite de son frère Charles IX sur le trône de France, mort prématurément à vingt-quatre ans le 30 mai 1574.

De plus, pour Léon Noël, la situation géographique de Saint-Barthélemy-d’Anjou est avantageuse :

  • Cette commune est loin des frontières donc si l’invasion allemande progresse dangereusement, le gouvernement polonais est protégé et a le temps de se réorganiser. Pas trop éloignée de Paris, les communications avec la capitale sont très correctes et la région est à l’abri des brouillages causés par les installations industrielles.
  • En outre, pour les polonais, la possibilité de se retrouver dans une province à forte tradition religieuse et enfin la proximité du Morbihan et des Deux-Sèvres finissent de motiver le choix final de Pignerolle.

Un temps, les villes de Nevers et de Vichy sont envisagées mais non retenues car trop éloignées de Paris.

Des conditions irréprochables d’accueil sont nécessaires. Ce transfert de Paris dans le Maine-et-Loire du gouvernement polonais plonge Léon Noël au cœur de problèmes matériels. Comme beaucoup de villes le constatent à cette époque, bien des logements sont de médiocres conditions. Il y a un manque notoire d’hébergements décents. La politique foncière suivie entre les deux guerres en est la cause.

Portrait d'Hedwige réalisé au XVIIIe siècle par Bacciarelli

Portrait d’Hedwige d’Anjou réalisé au XVIIIe siècle par Bacciarelli

Le château de Pignerolle a accueilli la président polonaise de 1939 à 1940

Le château de Pignerolle a accueilli la président polonaise de 1939 à 1940 | Mémorial des bunkers de Pignerolle

Les Polonais en Anjou

La surprise de préfet du Maine-et-Loire Pierre Ancel (1885-1966) est grande en recevant, dès le 9 octobre 1939, des communications téléphoniques de différents services de l’Etat français lui annonçant l’arrivée imminente de la première délégation du gouvernement polonais.

Le 22 novembre 1939 à 14H30, en gare Saint-Laud, de la troisième voiture du train descend le général Władysław Sikorski (1881-1943)  accompagné de ministres de son gouvernement. Ils sont accueillis, à leur descente du train, par Pierre Ancel et Victor Bernier (1868-1952), maire d’Angers et président du Conseil Général, Monseigneur Joseph Rumeau (1849-1940) et de nombreuses autres personnalités civiles et militaire. Très rapidement, Władysław Sikorski prend possession de sa nouvelle résidence. S’agissant de la plus importante, celle devant abriter le siège du gouvernement polonais, c’est l’hôtel de la Morinière, situé à l’angle des boulevards Foch et du Roi René qui est en définitive retenu.

Le 2 décembre 1939 à 14H30, arrive dans la petite gare de Trélazé le train présidentiel de Władysław Raczkiewicz (1885-1947). Souffrant, il a du différer de quelques jours son arrivée. Pour la circonstance, l’arrivée du premier magistrat de Pologne accompagné du ministre des Affaires Etrangères, M. Zaleski, revêt la parure des grandes cérémonies.

Un cortège se forme qui les conduit au château de Pignerolle. Les attendent dans la cours d’honneur la Garde Officielle et un détachement du 6ème Génie d’Angers. Sur le perron, Louis Lipreau, maire de Saint-Barthélemy-d’Anjou, entouré de deux de ses adjoints adresse ses vœux de bienvenue. Aucune difficulté particulière n’est à retenir pour loger le plus haut dignitaire de la Pologne au château de Pignerolle réquisitionné en entier avec communs et dépendances et 77 sur les 140 hectares du parc.

Un accord amiable est conclu entre l’Etat Français et son propriétaire (Joseph Coudrec de Saint-Chamant) sur la base d’un loyer annuel de 100 000 francs.

Les presses locale et nationale sont censurées et n’ont donc pas de droit à l’information. La population angevine est seulement prévenue la veille dans un petit article du journal régional mais est, toutefois, déjà au courant à cause de l’organisation des lieux.

Dans un premier temps, les Angevins exigent des polonais et du corps diplomatique qui les accompagnent, des prix exorbitants pour leur louer des immeubles convenables. L’ambassadeur français encourage le préfet à recourir à l’expulsion des propriétaires. Les résultats de cette demande ne sont pas à la hauteur de ses espérances en raison de l’intervention d’un de ces propriétaires au Conseil d’Etat, engendrant la colère de Léon Noël. Mais le Conseil d’Etat se heurte par ailleurs à une difficulté majeure : l’insuffisance de locaux disponibles adaptés. D’autre part, le préfet de Maine-et-Loire, à de nombreuses reprises, ne manque pas d’alerter son ministère de tutelle pour lui rappeler que le département a vu la population s’accroitre sensiblement depuis le début des hostilités, en raison des repliements successifs de réfugiés. Rien qu’à Angers, le nombre d’habitants est passé de 85 000 à plus de 120 000 personnes. Léon Noël demande, dès le 25 octobre, à Edouard Daladier un décret-loi permettant l’expulsion des Angevins récalcitrants. En dépit d’une situation jugée extrêmement difficile par les autorités, l’hébergement de la quasi-totalité des services dépendant du gouvernement polonais est assuré. Un mois seulement après l’arrivée des hauts responsables polonais, sept ministères dont la Présidence du Conseil sont installés.

Par la suite, la population angevine est honorée, accueillante et chaleureuse. Elle reconnaît et compatit avec le malheur de la nation polonaise en exil. Les représentants français sont présents lors des cérémonies en l’honneur de la Pologne et inversement.

Le président Władysław Raczkiewicz est logé dans le château du parc de Pignerolle. La première résidence du général Władysław Sikorski est au château de la Coltrie à Saint-Lambert-la-Potherie, mais étant trop grand, celui des Perruches situé à la Haie-Joulain, commune de Saint-Sylvain d’Anjou, plus modeste, lui est préféré. Le château de la Coltrie est mis à la disposition du Conseil National Polonais.

Au château de Pignerolle du 3 décembre 1939 au 14 juin 1940, toutes les décisions du gouvernement polonais ainsi que celles du chef des armés y sont prises.

La présence de ce gouvernement induit celles de nombreux services : chancelleries étrangères et autres. En effet, il ne s’agit pas d’un gouvernement provisoire en exil dans le cadre de la présence temporaire en territoire français mais du gouvernement légal. En conséquence, certaines missions diplomatiques accréditées à Varsovie ont rejoint Pignerolle. Sur toute cette période, Saint-Barthélemy-d’Anjou est la capitale de la Pologne. Le gouvernement et l’armée polonaise trouvent en France une seconde patrie.

Le corps diplomatique auprès du gouvernement polonais, composé dans un premier temps de cinq ambassadeurs, représentant les gouvernements de la France installé boulevard du Maréchal Foch, des Etats-Unis d’Amérique rue de la préfecture, de la Grande-Bretagne situé rue de Bel-Air, du Brésil et de la Tchécoslovaquie se renforce rapidement. La Belgique, les Pays-Bas, l’Egypte, la Turquie, le Paraguay, ne tardent pas à se faire représenter, soit par des ambassadeurs où soit par des chargés d’affaires.

Les ambassadeurs de Grande-Bretagne et des Etats-Unis résident respectivement à la Romanerie (Résidence de Victor Chatenay) à Saint-Barthélemy-d’Anjou et au château du Plessis-Bourré. Léon Noël emménage sa résidence privée à Avrillé, au château de la Garde.

Les différents ministères s’installent rues Desjardins, de Létanduère, Mirabeau et Montauban. Le château de la Baronnerie accueillera le ministre des affaires étrangères. Une fois le gouvernement polonais installé à Angers et à Saint-Barthélemy-d’Anjou, le Pape appelle Monseigneur Alfredo Pacini (Cardinal italien) pour représenter le Saint-Siège dans les fonctions de chargé d’affaires par intérim. En apprenant sa venue, Monseigneur Rumeau s’empresse d’envoyer un message au Prélat, lui offrant l’hospitalité dans sa résidence Notre Dame de l’Esvière à Angers.

L’état Polonais existe toujours et fait partie du Front Unique des Alliés. Malgré la défaite, les Polonais ne déposent pas les armes. La création de l’armée se concrétise le 4 janvier 1939 avec le projet de mise sur pieds de quatre divisions intégrant douze régiments d’infanterie, quatre régiments d’artillerie et une brigade blindée.

Les deux principaux camps d’entrainement de l’armée de terre polonaise sont Coëtquidan dans le Morbihan et Saint-Loup dans les Deux-Sèvres.

Un bataillon du Génie militaire, composé de trois compagnies s’installent entre Angers, les Ponts-de-Cé et Sainte-Gemmes.

La nouvelle armée constituée par le gouvernement polonais doit comprendre plus de 80 000 soldats. L’accord franco-anglo-polonais du 25 octobre 1939 confère la réorganisation de l’armée de l’air plus particulièrement à la France. Des centres d’instruction des pilotes de chasse et pour le bombardement voit le jour à Châteauroux, Salon-de-Provence, Le Bourget, Rouen, Cherbourg… La marine se reconstitue en Grande-Bretagne.

La maîtrise des finances est difficile à tenir avec la catastrophe du pays. La nécessité d’une assistance dans ce domaine n’a pas échappé au gouvernement français. L’attribution d’un prêt de 600 millions de francs lui est consentie afin de faire face à ses dépenses gouvernementales en France. De plus, avant même de quitter le territoire, le gouvernement polonais envisage le transfert en France de la quasi-totalité du stock d’or gardé dans les agences de la banque polonaise. En passant par Bucarest et Beyrouth alors sous mandat de la France, soixante-dix tonnes d’or arrivent par bateau pour être entreposé à l’agence de la Banque de France à Nevers. Cent tonnes de valeurs et de billets polonais feront l’objet d’un autre transport.

L’arrivée du gouvernement polonais dans le Maine-et-Loire projette un éclairage national sur l’Anjou. Des journaux parisiens, notamment Paris-Soir, Le Petit Parisien et des hebdomadaires illustrés comme Match y consacrent des reportages.

Lors d’une émission de radio-Stutgartt qui émet en partie en français, fait référence à un incident mineur survenu dans la demeure proche d’Angers de l’ambassadeur des Etats-Unis. Ceci prouve que les Allemands sont parfaitement renseignés sur ce qui ce passe en Anjou depuis l’arrivée du gouvernement polonais.

Devant la rapide et irrépressible Blitzkrieg allemande durant la campagne de France, le gouvernement et les soldats polonais décident de quitter le parc de Pignerolle et l’Anjou pour, dans un premier temps, rejoindre Libourne et Saint-Jean-de-Luz. Ils veulent atteindre l’Espagne mais la frontière est fermée. Lors du voyage, certains les accusent d’être la cause pour laquelle la France est la cible des Allemands. Entre le 18 et le 22 juin, les troupes polonaises sont rapatriées en Angleterre grâce à un plan d’embarquement de la Royal Navy (Principalement au départ de Bordeaux et de Bayonne).

Le départ vers Londres

Le 14 juin 1940, les Allemands entrent dans Paris, ce même jour le président Raczkiewicz et le général Sikorski quittent Pignerolle. Le 17 juin (Jour de la demande d’armistice faite par le maréchal Pétain aux Allemands) le général polonais rencontre le maréchal pour lui confirmer le refus de collaboration du peuple polonais. Le lendemain 18 juin, le président s’embarque à Arcachon avec quelques ministres et l’ambassadeur anglais, Howard Kennard, à bord du croiseur HMS l’Arethusa. Ce même 18 juin, le premier ministre et plusieurs membres du gouvernement s’embarquent dans l’hydravion mis à leur disposition par le premier ministre anglais. Il est accueilli à Londres par le Roi Georges VI le 19 juin. Dès lors, le gouvernement polonais n’a plus de représentant et de contact direct avec la France. Un État-major anglais lui succède dans le château de Pignerolle mais ne restant que deux jours, la débâcle a commencée.

L’armée polonaise en exil comptera assez de soldats pour qu’elle reste légitime. Au total, plus de 27 000 soldats rejoignent l’Angleterre, soit seulement un quart des effectifs polonais. La plupart, donc, n’arrivent pas à quitter le sol français. Plus de 20 000 sont prisonniers en Allemagne. Certains, plus de 19 000 soldats, restés en zone occupée ou zone non occupée, participent aux unités combattantes dans les territoires libres des empires britanniques et français. Ils s’engagent dans la Résistance comme par exemple, Zadzislaw Piatkiervicz et Mieczysław Słowikowski, anciens des services secrets, qui deviendront les commandants du réseau de renseignement franco-polonais F2 (France 2, ce réseau franco-polonais, créé en dès juillet 1940 à l’initiative du gouvernement polonais en exil à Londres, est l’un des premiers réseaux de Résistance apparu en France). L’officier de renseignements à la Première Division Polonaise Roman Czerniawski sera responsable du mouvement de résistance Interallié, membre de F2, avec 250 agents dont 40 polonais.

Au départ des Polonais, les Saint-Chamant reviennent à Pignerolle, mais sont contraints de quitter à nouveau leur château, cette fois-ci pour y loger un État-major allemand. Joseph Couderc de Saint-Chamant, par l’intermédiaire de l’abbé Gaston Morin, curé de Saint-Barthélemy-d’Anjou, dont il était le plus éminent bienfaiteur, trouve refuge chez Victor Chatenay à la Romanerie en lieu et place de l’ambassadeur Britannique parti pour Londres. Dans son livre, édité après guerre, Victor Chatenay précise que toute la maison des Saint-Chamant est venue s’établir chez lui, cuisinier, cuisinière, femme de chambre, cocher ainsi que le petit cheval.

Plus jamais la famille Couderc de Saint-Chamant ne remettra les pieds au château de Pignerolle car ils y ont trop de mauvais souvenirs.

Sources

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