Biographie de Władysław Raczkiewicz, président de la Pologne en exil
Par Guillaume BERTIN – secrétaire général de l’association du Mémorial des bunkers de Pignerolle.
Origines et formation (1885-1914)
Władysław Raczkiewicz naît le 28 janvier 1885 à Koutaïssi, dans le Caucase, alors partie de l’Empire russe. Il appartient à une famille polonaise issue de la noblesse administrative et juridique, déplacée loin de la Pologne dans le cadre des politiques de russification menées après les insurrections polonaises du XIXᵉ siècle. Cette situation d’exil familial contribue à façonner très tôt son identité politique et son attachement à l’idée d’un État polonais indépendant.
Il effectue ses études secondaires dans plusieurs villes de l’Empire russe, puis entreprend des études de droit à l’Université impériale de Saint-Pétersbourg. Son engagement au sein d’organisations étudiantes polonaises clandestines attire l’attention de la police tsariste. Contraint de quitter la capitale impériale, il poursuit ses études à l’Université de Dorpat (aujourd’hui Tartu, en Estonie), où il obtient son diplôme de juriste en 1911.
Première Guerre mondiale et engagement national (1914-1918)
Au début de sa carrière, Raczkiewicz travaille comme avocat dans la région de Minsk. Lorsque la Première Guerre mondiale éclate, il est mobilisé dans l’armée impériale russe. La guerre, puis la Révolution russe de 1917, bouleversent l’ordre politique de l’Europe orientale.
Dans ce contexte, il s’engage activement dans les initiatives politiques et militaires polonaises en Russie, visant à préparer la reconstitution d’un État polonais souverain. Il participe à l’organisation de structures administratives et politiques polonaises parallèles, convaincu que l’effondrement des empires ouvre une fenêtre historique décisive.

Władysław Raczkiewicz en 1930 | Narodowe Archiwum Cyfrowe
Ascension politique dans la Deuxième République (1918-1939)
Après le rétablissement de l’indépendance de la Pologne en 1918, Raczkiewicz devient l’un des hauts responsables de l’administration du nouvel État. Il occupe successivement plusieurs fonctions clés, notamment celle de voïvode (gouverneur) dans des régions sensibles sur le plan politique et ethnique : Nowogródek, Wilno (Vilnius), Cracovie et la Poméranie. Dans ces territoires, il œuvre à l’affermissement de l’autorité de l’État polonais et à l’intégration administrative des régions récemment rattachées.
Sur le plan national, il est élu sénateur, puis devient maréchal du Sénat entre 1930 et 1935, ce qui fait de lui l’un des principaux personnages institutionnels du pays. Il exerce également à plusieurs reprises les fonctions de ministre de l’Intérieur, supervisant l’administration, la police et la sécurité intérieure. Proche du camp de Józef Piłsudski, il est réputé pour son pragmatisme, sa loyauté envers les institutions et son souci de la continuité légale de l’État.
L’effondrement de 1939 et l’accession à la présidence
L’invasion de la Pologne par l’Allemagne nazie le 1ᵉʳ septembre 1939, suivie de l’attaque soviétique le 17 septembre 1939, entraîne la défaite militaire et l’occupation du pays. Le président Ignacy Mościcki, interné en Roumanie, décide de démissionner afin de préserver la continuité constitutionnelle de la République polonaise.
Conformément à la Constitution de 1935, Władysław Raczkiewicz est désigné président de la République de Pologne le 30 septembre 1939. Il devient ainsi le chef de l’État polonais en exil, chargé d’incarner la légitimité juridique de la Pologne face à l’occupation.

C’est au château de Pignerolle que le Président installe ses services entre 1939 et 1940 | Guillaume Bertin
Le gouvernement polonais en exil en France et le passage en Anjou (1939-1940)
Après sa nomination, le Président Raczkiewicz s’installe en France, alliée de la Pologne, où se constitue le gouvernement polonais en exil. Le choix du lieu d’implantation n’est pas anodin. À partir de l’automne 1939, sous le guidage de Léon Noël, ambassadeur de France à Varsovie, le président et une grande partie des autorités polonaises s’installent en Anjou. C’est notamment au château de Pignerolle, situé à Saint-Barthélemy-d’Anjou qu’il s’installe ses services. Plusieurs raisons concourent à cette installation en Anjou :
- Éloignement de la frontière allemande, offrant une sécurité relative face à une éventuelle offensive.
- Proximité d’Angers, ville bien reliée par le réseau ferroviaire et disposant d’infrastructures administratives adaptées.
- Volonté du gouvernement français de regrouper les autorités polonaises dans une région calme, propice au travail diplomatique et militaire.
- Présence de vastes domaines permettant d’accueillir à la fois les services civils et l’état-major militaire polonais.
- Héritage d’une histoire commune entre l’Anjou et la Pologne à travers Sainte Hedwige d’Anjou, membre de la Maison d’Anjou-Sicile devenue Roi de Pologne entre 1382 et 1399.
Depuis l’Anjou, le Président Raczkiewicz exerce ses fonctions présidentielles : il signe des décrets, nomme le général Władysław Sikorski chef du gouvernement et commandant en chef, et participe à la reconstruction de l’armée polonaise en France. Le château de Pignerolle devient ainsi, pendant plusieurs mois, l’un des centres symboliques de l’État polonais en exil.
Cette période prend fin brutalement avec l’offensive allemande de mai-juin 1940 et l’avancée des troupe allemand vers l’Ouest de la France. Après la défaite française, le gouvernement polonais quitte précipitamment l’Anjou, évacue vers le sud-ouest de la France, puis vers le Royaume-Uni.
La présidence en exil à Londres pendant la guerre (1940-1945)
Installé à Londres, le Président Raczkiewicz poursuit son rôle de président de la République en exil. Il incarne la continuité légale de l’État polonais et soutient l’effort militaire polonais aux côtés des Alliés, notamment dans la Royal Air Force et les forces terrestres.
Sur le plan diplomatique, il s’emploie à alerter les gouvernements alliés sur les crimes nazis commis en Pologne, y compris l’extermination des Juifs. Il s’oppose fermement aux prétentions soviétiques sur les territoires polonais orientaux et rejette les décisions prises sans le consentement du gouvernement polonais légitime, notamment lors des conférences de Téhéran et de Yalta.
L’après-guerre, l’isolement et la mort (1945-1947)
Après 1945, la reconnaissance internationale du gouvernement polonais en exil est retirée au profit du régime communiste établi à Varsovie sous contrôle soviétique. Malgré cette marginalisation, Raczkiewicz refuse de renoncer à sa fonction, estimant qu’il demeure le garant de la légalité constitutionnelle de la Pologne d’avant-guerre.
Affaibli par la maladie, Władysław Raczkiewicz meurt le 6 juin 1947 à Ruthin, au Pays de Galles. Il est d’abord enterré à Newark-on-Trent, haut lieu de mémoire de l’émigration polonaise. Après 1989, ses restes sont transférés en Pologne et inhumés au Mausolée des présidents polonais en exil à Varsovie.

La sépulture du Président Raczkiewicz | Sénat polonais
L’homme et son héritage
Władysław Raczkiewicz demeure une figure essentielle de l’histoire polonaise du XXᵉ siècle : président sans territoire mais non sans État, il incarna la continuité de la souveraineté polonaise face à l’occupation, à la guerre et aux décisions imposées par les grandes puissances. Son passage en Anjou, souvent méconnu, rappelle que cette région française fut, durant quelques mois, l’un des centres politiques d’une Pologne libre en exil.

A Pignerolle, une plaque commémorative sur le château perpétue la Mémoire et le passage de la présidence polonaise en Anjou | Guillaume BERTIN
Sources
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